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Hommes
           
           
Roger Schaffter et Roland Béguelin  
           
           
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Roger Schaffter (1917-1998)
           
  On se souvient de ses harangues légendaires, galvanisant et stimulant les foules des Jurassiennes et Jurassiens réunis à la Fête du peuple et, dans le " Jura Libre ", signés Pertinax, de ses billets percutants, incisifs, lourds de vérités historiques et d'exigences de liberté. Evoquer la vie de Roger Schaffter, c'est méditer ce mystère de la source de tant d'énergies, de l'enracinement d'un homme dans sa terre natale, pour qu'il puisse s'épanouir et rayonner parmi les siens et au monde. Humaniste profond, intelligence vive et cultivée, honnêteté, tolérance, courage, fidélité, voilà les valeurs qui animaient notre grand compatriote.
           
           
Le 30 novembre 1947, Roger Schaffter est à Moutier parmi les vingt-deux Jurassiens qui constituent le comité du Mouvement séparatiste. Fondateur du Rassemblement jurassien, il en est le premier secrétaire général, puis le vice-président jusqu'en 1979. Son intelligence politique, son talent littéraire, sa nature expansive d'Ajoulot bourguignon font merveille dans la lutte pour la reconquête de la liberté du Jura. Porte-parole du Rassemblement jurassien au sein de la Conférence des peuples de langue française, diplomate, émissaire à l'occasion, rien ne l'arrête dans son engagement.
           
Dans la plus totale complémentarité de leurs tempéraments et de leurs talents, Roger Schaffter et Roland Béguelin sont les fers de lance du mouvement de lutte victorieux le 23 juin 1974. Ils sont, selon le mot historique de Victor Erard, les composantes de notre âme. Membre de l'Assemblée constituante dès 1976, Roger Schaffter entre en 1979 dans les structures de l'Etat jurassien. Il continue dès lors d'assumer sa mission au service du Jura par des billets et des analyses dans la presse quotidienne: appels à l'unité et au dialogue entre Jurassiens aujourd'hui séparés, encouragements au militantisme jurassien et à l'idéal de la réunification.
           
Roger Schaffter a été plongé dans les débuts héroïques, où son verbe foudroyant, sa vivacité d'esprit et son humour ont catalysé la révolte contre Berne. Une fois le train mis sur les rails, il se transforma en homme d'influence, par l'éloignement physique (il habita trente ans hors du Jura), mais aussi par une disposition intellectuelle, qui l'inclinait à observer et commenter à la manière d'un Raymond Aron ou d'un Jean-François Revel. II aimait la politique en joueur et en gourmand, non pour en changer les règles, mais pour y déployer son astuce et faire évoluer les choses, par petites touches, vers l'idéal qu'il servait.
           
Dans les premières années de la lutte, il était réputé pour sa véhémence. Avec le temps, il excella dans la diplomatie, les contacts, les missions discrètes, au cours desquels sa culture magnifique et son art de, vivre offraient aux élites suisses une image civilisée du Jura combattant, ce qui n'allait pas de soi ! Si l'on excepte les traîneurs de sabres et la caste dirigeante bernoise, la quasi-totalité du monde politique se convainquit qu'il fallait créer un canton du Jura. Roger Schaffter y fut pour beaucoup, car il savait plaider les avantages pour la Suisse d'une issue nécessaire. Les Jurassiens l'avaient rendue telle par des méthodes plus rudes qu'ils ne l'eussent souhaité.
           
Dans le Jura, Roger assura le lien avec le Parti démocrate-chrétien, auquel il conserva une fidélité sans faille. Il devint au Rassemblement l'homme du PDC et au PDC l'homme du Rassemblement. Le résultat de cette "double casquette " fut une démarche plus légaliste du mouvement, en particulier quand il renonça à saboter les plébiscites bernois, ce qui revenait à accepter le risque d'un canton à territoire limité.
           
La tension entre ce qu'on souhaite et ce qu'on vit se résout par la révolte ou par l'humour. La culture historique fait pencher vers l'humour, surtout quand une nature truculente vous y prédispose. Roger Schaffter savait combien le rire, l'ironie, le mot flèche sont libérateurs... de soi-même au premier chef. Avec son physique à la Raymond Oliver, avec sa voix à la Pierre Brasseur et ses formules à la Sacha Guitry, il fut pour les Jurassiens le symbole de l'aisance verbale, de la rhétorique faite homme. L'Athènes du Jura avait son Démosthène.
           
Tel était Roger Schaffter: latin superbe, intuitif, fulgurant, joueur, gourmand, follement drôle, caustique, érudit, astucieux et, chose digne d'être notée, perplexe et désespéré devant la bêtise. Il comprenait tout, sauf ceux qui ne comprennent rien. Mais il était un optimiste comme Socrate, croyant aux lumières de l'intelligence, supposées dissiper les erreurs et la sottise. Bref, le monde dans lequel nous vivons n'était pas à sa hauteur. Il ne s'y est jamais résigné, du reste, ce qui l'a fait écrire jusqu'aux limites de ses forces.