Chronologie / Mémoire / Hommes
 
 
Mémoire (suite)
         
         
  10. Tout ce qui s'est passé dans le Jura au cours des cinq dernières générations découle du Congrès de Vienne. En 1815, le territoire jurassien est déclaré "vacant" selon un concept d'Ancien Régime. Ses habitants ne sont pas consultés. Il sert de monnaie d'échange. La stratégie de la Sainte-Alliance inspire les décisions. Il faut un glacis à l'Empire d'Autriche. La frontière française, qui se trouve alors au sud de la chaîne du Jura, à trente-deux kilomètres de Berne, doit être reportée au nord, sous les murs de Belfort. Il arrive aussi que les Bernois voudraient remettre la main sur le Pays de Vaud de langue française, qu'ils ont dominé durant presque trois siècles, après conquête violente, et avant que ce territoire soit libéré par Bonaparte. Mais au congrès de Vienne, les Vaudois sont défendus par le tsar Alexandre, dont le précepteur était précisément vaudois. Tout finit par un troc : l'Etat de Berne ne récupèrera pas le Pays de Vaud, mais recevra le Jura en compensation.  
   
   
  11. Dès lors, on aura donc, en Suisse, un Etat bernois qui comptera près d'un million d'habitants au XXe siècle, avec une minorité française (jurassienne) de cent quarante mille habitants. D'où un conflit pour ainsi dire permanent. Conflit de nationalité au plein sens du terme. A chaque génération, les Jurassiens se révoltent et entrent en lutte pour défendre la langue française, la législation française, leurs intérêts fondamentaux, leurs droits culturels ou même religieux. Les mouvements qui voient le jour sont irrédentistes ou séparatistes. Berne sévit, envoie l'armée, occupe le Jura aux frais des populations. Le Jura subira durement la vague du pangermanisme, avant et durant la Première Guerre mondiale. Tout rebondira en 1917, avec la création d'un comité séparatiste.  
   
   
  12. Mais c'est à partir de 1947, après la Seconde Guerre mondiale, que les choses vont aller jusqu'au point de rupture. Des actes de germanisation et de discrimination linguistique ont fait déborder la coupe. Un mouvement populaire - le Rassemblement jurassien - se structure dans toutes les communes et mène le combat sans désemparer. Il faudra beaucoup de patience et d'obstination. Il y aura des moments graves. Et même une nouvelle occupation militaire en 1968. Le mouvement de lutte porte le problème sur le plan international au point d'inquiéter le pouvoir fédéral. Celui-ci exerce alors des pressions, et l'Etat de Berne doit céder du terrain. Il crée des dispositions constitutionnelles permettant l'organisation d'un plébiscite dans le Jura. Elles sont acceptées en 1970.  
   
   
  13. En 1959, semblable demande des autonomistes jurassiens avait été rejetée en scrutin populaire bernois. La roue de l'histoire a tourné. Le 23 juin 1974, le plébiscite déclenché par le Gouvernement bernois donne la majorité aux autonomistes dans l'ensemble du territoire jurassien. C'est, virtuellement, la naissance d'un nouvel Etat en Suisse et en Europe ; mais Berne, maître des procédures, a prévu des sous-plébiscites dans les districts méridionaux du Jura, où ses ressortissants se sont établis massivement après 1815. Ce qui lui permet de reprendre ces territoires malgré l'opposition absolue du Rassemblement jurassien. Résultat : la Confédération suisse va compter un Etat de plus, mais la Question jurassienne née en 1815 n'est pas résolue.  
   
   
  14. Après le plébiscite du 23 juin 1974 et l'entrée en souveraineté de la République et Canton du Jura (1979) a éclaté le "Berner Finanz Skandal". On a découvert que le Gouvernement bernois avait triché, en distribuant notamment des fonds secrets à ses partisans, ce qui est contraire au droit de libre disposition. Deux ministres ont dû démissionner, et l'un d'eux a même été condamné en justice. Mais la partie sud du Jura, volée par Berne - c'est le mot juste - est toujours en ébullition, et la lutte du peuple jurassien continue. Celui-ci demande réparation.